Les Druides, modernité d’une Tradition millénaire
Depuis quelques années, la figure du druide questionne, interroge les Bretons et les autres. Les mariages druidiques se multiplient à l’instar des baptêmes. De plus en plus nombreux sont les jeunes gens, les jeunes parents, qui font appel à un druide pour bénir leur union ou faire profiter leurs enfants d’une prise de nom, dans la Tradition celtique. Parfois le mouvement druidique, bardique ou néodruidique pour être tout à fait honnête, séduit par sa proximité avec la nature et les éléments, par son acceptation aussi de la nouvelle religion, du moins dans son acception et ses développements bretons et celtiques. Parfois il fait sourire, comme lorsque le maire de la Roche-Jaudy communiqua à travers la presse que, n’ayant plus de médecin sur la commune, il recherchait un druide. C’était un canular, mais qui attira l’attention. Parfois ce mouvement agace, comme lorsqu’il lave son linge sale en public. Récemment un article du Télégramme intitulé ça barde chez les druides et publié sur une pleine page, faisait état du conflit qui oppose le Grand Druide Morgan à l’ex conseillère régionale autonomiste Mona Braz et à … son ex-femme.
Au- delà de ces anecdotes, qui prouvent que les druides sont toujours là, ou qu’ils sont revenus, quelle est cette figure liée fondamentalement à la société celtique et à la société celtique indépendante, comme l’écrivaient le grand spécialiste Christian-. Guyonvarc’h et son épouse Françoise le Roux ?
Quelle était la place du druide dans la société celtique ? Quelles étaient ses pouvoirs ? Les druides pratiquaient-ils des sacrifices humains ? Étaient-ils un ferment de résistance nationaliste ? Quel était leur message ? Leur enseignement ?
Pourquoi, quand et comment l’institution druidique disparut-elle ?
Quand et où, à quelles occasions et sous l’influence de quels personnages, le mouvement néo-druidique ou néo-bardique apparut-il ?
A quoi ressemble aujourd’hui le paysage néodruidique ? Qui sont les néodruides, de Gweltaz ar Fur à Gilles Servat en passant par Yann Brékilien ? Que font-ils ? Que professent-ils ? Quels sont les différents collèges druidiques ?
Pourquoi un nombre croissant de jeunes gens s’adressent à eux pour des cérémonies privées ?
Autant de réponses auxquelles cette conférence, fruit d’une longue enquête de terrain pour le magazine Pays de Bretagne et pour les éditions Coop-Breizh se propose de répondre.
Les Celtes, l’arbre et la forêt
A l’heure où partout, en raison notamment du changement climatique, on s’interroge sur la nécessité de reconstituer les talus boisés - nommés aussi « forêt linéaire »- il n’est sans doute pas inutile de s’interroger sur les liens qui unissaient nos ancêtres Celtes à une nature qui était sacrée parce qu’enchantée.
L’arbre, pour les Celtes-comme pour les anciens Germains- est en effet sacré. Il est le pilier du monde, ses racines plongent profondément dans le sol et dans l’humus de nos origines, son tronc relie le ciel à la terre et ses branches sont les racines du ciel. Sacré, l’arbre l’a toujours été pour nos ancêtres Celtes. Du moins tant qu’ils restèrent indépendants, politiquement et spirituellement. La forêt est elle aussi sacrée parce que démultiplication de l’arbre à l’infini ou d’une manière innombrable. Est- ce d’ailleurs un hasard si le breton possède le singulier et le pluriel, tout comme le français, mais en plus le collectif ? Est-ce un autre hasard si le nom des végétaux est associé, dans les langues celtiques, à ceux de la sagesse, de la science et de la connaissance ? Un exemple ? Kelenn en breton désigne à la fois le houx, un arbre toujours vert, synonyme d’éternité et l’enseignement. La massue du dieu Dagda, taillée dans une branche d’if, donnait la vie à un bout et la mort de l’autre. La forêt chez les Celtes est un lieu de naissance, de connaissance et de renaissance. Tite-Live relate dans son Histoire Romaine, l’épisode de la forêt de Litana, chez les Boïens de Gaule Cisalpine, qui vint au secours d’une armée celtique aux prises avec la légion d’un certain Postumius : les arbres écrasèrent tous les légionnaires.
La rupture qui intervient avec d’une part la conquête romaine, qui impose une civilisation urbaine et qui voit dans la forêt un lieu sombre et maudit et le christianisme , religion «du désert » comme le dit le philosophe Ernest Renan, est totale ou presque . Lucain présente une forêt sacrée comme un lieu de mort. Et Martin de Tours décrète l’arasement des bosquets sacrés.
La spiritualité celtique, pourtant, résiste assez largement à l’irruption de ces pensées étrangères. Le rapport des Celtes en général et des Bretons en particulier, avec l’arbre et la forêt, demeure contre vents et marées. Il est évident dans les textes médiévaux, en particulier dans le poème breton insulaire Kad Goddeu, le « combat des arbrisseaux », mais aussi dans le roman de Tristan, qui voit le héros avec son amante Iseult demander refuge à la forêt de Morrois lorsqu’ils sont pour chassés par les hommes du roi Marc’h, ou bien-sûr dans la forêt de Brocéliande, magique entre toutes.
Ce lien très fort avec la forêt s’est perpétué jusqu’aux siècles les plus récents. Ernest Renan évoque un saint Renan qui, dans Buhez ar Zent est « plus un druide qu’un saint » et qui provoque la mort d’un homme coupable d’avoir voulu couper un vénérable chêne. D’ailleurs Ronan vivait dans la forêt de Nevet, qui porte la mémoire du Nemeton celtique, le « sanctuaire ». On pourrait multiplier les exemples qui prouvent que nos ancêtres immédiats avaient gardé ce lien fort et spirituel avec les arbres.
La conférence se propose de montrer le lien sac ré et persistant entre les Bretons et les Celtes d’un côté, l’arbre et la forêt de l’autre.
Les Celtes et le monde animal
Comme l’arbre, l’animal est au cœur d’un monde celtique qui le respecte, même le sacralise et rejette la notion d’anthropocentrisme chère aux trois religions à dieu unique qualifiées par le philosophe Ernest Renan de « religions du désert ».
Aussi loin que remonte la mémoire des Celtes, l’animal est comme le frère des hommes , celui qui donne sa chair en sacrifice , celui aussi qui donne sa force et son énergie sacrée , à l’instar des berserkirs du monde germaniques, ces guerriers qui héritaient de la force physique et spirituelle de l’ours qu’ils combattaient à mort .
Rien de surprenant, alors, que des animaux symbolisent, au plan du sacré, les trois grandes fonctions ou les trois classes indo-européennes du monde celtique. Le sanglier pour les druides, l’ours pour le roi et la classe guerrière, la vache pour la classe productrice. Si importante, si essentielle, la vache dans l’imaginaire irlandais, qu’elle a donné son nom au fleuve le plus long , le plus sacré , le plus majestueux qui traverse l’île des héros et des saints : la Boyne .
Les exemples de la mythologie mettant en scène des animaux magiques et fantastiques regorgent, du sanglier présent dans la légende de Grainne et Diarmaid aux femmes de l’Autre Monde qui se posent sur des étangs, sous la forme de cygnes.
Arthur lui-même, notre grand roi Arthur, est un ours avant d’être un homme et un dieu avant d’être un roi. De l’ours il tient la force et la puissance. Il apparaît en pleine lumière à Imbolc, le moment où l’ours sort de sa tanière et fait le voyage vers l’île d’Avalon, à Samain, au moment où l’ours entre en hibernation. Le sanglier est bien-sûr sacré parce qu’il trouve sa pitance dans la forêt, particulièrement sous les chênes, l’essence sacrée des druides. Est-ce un hasard si le judéo-christianisme, surtout à partir du XIIe siècle , s’est acharné à diaboliser ces deux animaux totémiques des Celtes , l’ours et le sang lier, en faisant des animaux malpropre pour l’un et libidineux pour l’autre ?
Pourtant, à la même époque, en plein rayonnement de la Matière de Bretagne sur toute l’Europe, les cours s’extasient au récit merveilleux d’un roi aux oreilles de cheval, d’un roi qui lui aussi fut un cheval avant d’être un homme et un dieu avant d’être un roi.
Et qui dire de Merlin, l’enchanteur, le conseiller d’Arthur, qui vit dans la forêt et qui est, comme son confrère Taliesin, un être protéiforme. Protéiforme comme les Sènes, ces druidesses rendues célèbres par le récit de l’auteur latin Pomponius Mela, qui vivaient probablement sur l’île de Sein et qui pouvaient prendre la semblance d’animaux ?
Au XIXe siècle l’animal et toujours au centre du sacré et de l’imaginaire breton. Anatole Le Braz, dans la Légende de la Mort, a rassemblé plusieurs récits dans lesquels des êtres humains sont réincarnés en animaux après la mort. Et Souvestre fait état d’animaux doués d’intelligence et même de la parole, lors de certaines nuits sacrées de l’année.
La conférence se propose de montrer cette permanence à travers les âges.
Les Celtes et leurs chevaux
Le cheval est un vieux compagnon des Celtes, aussi loin que remonte notre mémoire. La cavalerie celtique était réputée dans l’Antiquité. C’est elle qui a permis à nos ancêtres de conquérir l’Europe.
Rien de surprenant que le panthéon celtique ait connu des divinités équines, en particulier Epona, dont le nom indique sa nature (epos est l’équivalent du grec hypos et du latin equus), et qui était elle aussi un cheval ou une jument, avant d’être une déesse et une femme. Et que dire de ces statues de pierres dites «colonnes de Tarais » ou « chevalier à l’anguipède », qui figurent un cavalier et sa monture neutralisant une créature chtonienne, vouivre ou dragon, dotées de formes très féminines et symbolisant la Lumière organisant le chaos ?
De tout temps, le cheval celtique est psychopompe, c’est à dire qu’il aide les âmes à rejoindre les rives de l’Autre Monde.
Au Moyen Age, le cheval conserve toute son importance. C’est lui qui aide les Bretons à vaincre les armées franques de Charles le Chauve venu envahir le pays à la tête de sa puissante cavalerie franque et saxonne. La stratégie des Bretons face à l’agresseur étranger est efficace. La rapidité et la mobilité de la cavalerie bretonne, proche de celle des peuples des steppes s’avèrent payantes. Charles prend ses cliques et ses claques et quitte notre pays en reconnaissant notre indépendance. Pour certains historiens, les victoires bretonnes du haut Moyen Age sont dues aussi à une particularité des petits chevaux bretons : ils marchaient l’amble. Une chronique altomédiavale précise « à la façon des dromadaires », ce qui selon tous les observateurs, donne une allure souple et sans à-coups et permettait aux archers bretons de bien viser et de manquer rarement leur cible.
Cette proximité de l’homme et du cheval se retrouve évidemment aux XIXe siècle , ce qui fait écrire à Emile Souvestre et à d’autres , que lorsque sa femme est malade , le Breton fait une prière au saint local ou éponyme et lorsque son cheval est malade , il va chercher – et payer – le vétérinaire.
A une période où les saints protecteurs des chevaux – de Gweltaz à Alar - sont nombreux, comme les pardons aux chevaux, y compris sur des îles, Mogis - nom générique du cheval breton- n’a pas à s’en faire.
D’ailleurs il est toujours aussi présent dans l’imaginaire des Bretons et des Celtes. N’est-ce pas lui qui tire la karrigell de l’Ankou ? Et lui encore qui porte le Frère de Lait du Barzaz Breiz jusqu’aux rives de l’Autre Monde ?
La conférence balaie l’histoire sur deux mille ans ainsi que la mythologie.
Le dragon des Bretons
Avec sa gueule hideuse , ses ailes membraneuses , son haleine tour à tour fétide et soufrée, ses dents comme des poignards , ses bras comme des cuisses et ses cuisses comme des troncs , il a fait frissonner des génération de petits et de …moins petits . Le dragon ! C’est une star des films de fiction, des dessins animés et des bandes dessinées. Une star rarement battue au plan de la notoriété de l’heroïc fantasy.
Mais avant sa diabolisation par l’Église, au XIIe siècle, le dragon était pour le moins une créature ambiguë, ambivalente. Il ne représentait pas le Mal, absolu, comme dans la Bible, mais la force, la puissance et d’une certaine manière, la souveraineté. Dans le monde celtique, il est plus ou moins l’équivalent de son cousin asiatique qui symbolise l’empereur et au-delà, les forces cosmiques. Est-ce un hasard si le propre père d’Arthur, qui est un ours, s’appelle Uther Penn dragon, et est doté d’une belle, d’une magnifique tête de dragon ? Est-ce un hasard si Arthur a justement un dragon comme symbole et comme animal totémique ? Et si le dragon qui apparaît dans le ciel, la veille de la bataille de Salesbières contre les envahisseurs saxons est un présage favorable ? Avant le douzième siècle, le dragon protège les Celtes et les Bretons tout autant que les Chinois, preuve supplémentaire de l’existence d’un continuum euro-asiatique. Il faut attendre le Moyen-Age chrétien pour voir le dragon prendre les aspects vraiment négatifs, voire maléfiques qu’on lui connaît aujourd’hui. Encore le dragon figurant sur les pierres de crossette des églises et des chapelles bretonnes apparait-il plus comme un protecteur des lieux que comme une figure maléfique. C’est que le dragon symbole l’archaïsme, l’animalité qui est en nous et que d’une certaine manière nous assumons. C’est pourquoi nombre de saints sauroctones à l’instar de Pol Aurélien, de Tudual ou d’Efflam, ne les tuent pas, mais leur passant leur étole de saint autour du cou, leur enjoignent de retourner dans l’élément liquide d’où ils sont nés et d’où, un jour, peut-être, ils reviendront. Tout indique que c’est du reste, ce qu’attendre les Bretons, en dépit de siècles de matraquage spirituel et intellectuel.
Symboles de Bretons et des Celtes
Depuis le début des années 70 surtout , à la suite de l’explosion musicale et médiatique d’Alan Stivell, on a vu fleurir autour du cou des garçons et des filles de ce pays un drôle de symbole présent jusque-là sur les vitraux des églises ou plus récemment, sur les brassards des gours des Bagadoù Stourm , pendant les années de guerre : le triskell. Il est aux Bretons ce que la croix basque est à l’Euskadi : un magnifique symbole national. Dextrogyre ou sénestrogyre, c’est à dire tournant sur la droite ou sur la gauche, il est présent aussi sur les casques des guerriers celtes de l’indépendance. Autant dire qu’il est aussi immémorial et panceltique. Voilà un emblème donc qui en impose. Il est mobile, dynamique et giratoire. Il peut représenter une sorte de roue solaire, mais aussi la puissance des éléments, toujours en vie et dynamiques. Au plan métaphysique, il peut aussi représenter les cycles de la vie : naissance, vie mort, puis renaissance. Quel meilleur symbole pour un peuple qui refuse les injonctions à disparaître ?
Mais la Bretagne a d’autres symboles nationaux forts : l’hermine, présente depuis Pierre de Dreux sur son drapeau national, le gwenn ha du, le drapeau à bandes, créé en 1923 par Morvan Marchal qui fut longtemps celui des indépendantistes avant de devenir le drapeau de l’ensemble des Bretons. C’est d’ailleurs, sans être celui d’un Etat, l’un des drapeaux les plus courants, les plus identifiés et les plus populaires du monde, avec, peut-être, celui de l’Irlande indépendante ou celui de l’Écosse autonome.
Mais qu’est-ce que l’hermine, d’où vient-elle et que signifie-t-elle ? Idem pour le kroaz du, le drapeau à croix noire que des vieux documents de l’INA montrent flottant fièrement au pardon de sant Erwan dans les années 50 ou 60 et que l’on voit refleurir lui aussi dans les manifestations et sur les bateaux de plaisance ?
Et le chaudron de Dagda, l’épée de Nuada – et son avatar, Excalibur, celle d’Arthur- la pierre de Destinée ? La roue de Taranis ? Et les symboles animaux et végétaux ? L’univers des symboles bretons et celtiques est si dense qu’on pourrait y passer des jours et des jours … Cette conférence se propose plus simplement de les aborder en se réservant la possibilité, si le public le demande, de revenir en détaillant tel ou tel d’entre eux.
La ville d’Is, fragment de l’Autre Monde
Qui n’a pas entendu parler de la ville d’Is, cette cité enchantée construite sur la mer, contestée à la mer, circonvenue par la mer et protégée par des dizaines d’écluses ? Qui n’a pas entendu parler de Gradlon Meur, roi de Cornouaille à cette époque charnière où Kemper-Corentin s’appelait encore Corisopitum, comme sa parèdre du nord de la Bretagne, tout au nord, dans la région qui borde le mur d’Hadrien ? Et de sa fille, l’étrange, la belle, la rebelle, Ahès-Dahud, dont le nom signifie « la bonne magie » ! La bonne magie ! Voilà qui nous entraîne loin, très loin, à des années-lumière des versions hagiographiques, surtout celle du prêtre Albert Legrand et de toutes les versions littéraires qui ont inondé les rayons des librairies depuis le XIXe siècle et la Submersion de la Ville d’Is par Emile Souvestre en 1836. Toutes, de celle de Charles Guyot dont on ne sait rien, vers 1900 à celle de Michel Le Bris dont on sait tout, en passant par celle de Toudouze, font de cette princesse une sorte de grande prostituée, mangeuse d’hommes et dévoreuse de chair fraîche. Il a fallu l’ouvrage très documenté, très intelligent et savant au sens noble du terme, de Françoise Leroux et Christian-Joseph Guyonvarc’h La légende de la ville d’Is, publié chez Ouest-France université, pour faire justice à la belle. En quelque trois cents pages, les deux celtisants montrent ses filiations et ses cousinages celtiques, ainsi que la dégénérescence du mythe en légende, puis de la légende au conte, du conte au folklore et enfin du folklore à la – mauvaise- littérature. Ils rétablissent Is dans son identité, dans ses cousinages et sa parentèle aussi, prouvant que la présence de la ville enchantée est attestée autant dans le Trégor que dans la baie de Douarnenez. Surtout, ils montrent que cette ville n’est ni la Sodome ni la Gomorrhe de la Bible, mais qu’elle est un fragment fort et signifiant de l’autre Monde des Celtes, du Tir na n’Og irlandais ou de l’Avalon des Bretons au sens large. La preuve ? Les Bretons attendent toujours sa résurrection. Quant à sa belle maîtresse, libre, souverain e comme le sont les femmes celtes, elle est, elle aussi, une Femme de l’Autre Monde, cousine des banshid et peut-être même des kelpies irlandaises et écossaises ? La preuve ? Les marins de la pointe du Raz avaient coutume lors de leurs parties de pêche, de la voir, torse de femme et queue de sirène, nager entre deux eaux, là-bas, au bout du bout du monde…
Le mariage de l’Histoire et de la bande dessinée
Depuis un peu plus de cinq ans la série BREIZH trace son sillage et prouve, grâce à Guy Delcourt, l’éditeur courageux, que l’Histoire de Bretagne adaptée à la bande dessinée, pouvait tailler sa route et trouver son lectorat. Il y avait déjà eu un précédent avec la série signée Seycher et le Honzec il y a environ un quart de siècle.
Autant d’ouvrages qui permettent aux Bretons de s’approprier leur histoire nationale, une histoire samizdat, interdite sur les bancs d’une école d’Etat qui n’enseigne à nos petites têtes blondes que l’histoire du vainqueur. Pourquoi alors lancer cette série ?
Parce que, à mesure que les Bretons relèvent la tête, l’État multiplie les attaques, les accusant d’inventer un roman national. Comme si les Français n’avaient pas, eux, de « roman national ». On pourrait multiplier à loisir les exemples de ces manipulations : Anne de Bretagne ne s’est jamais battue pour l’indépendance , la Bretagne de Nevenoe n’était pas vraiment indépendante , les Bonnets Rouges ne se sont pas dressés contre le pouvoir central mais contre d’autres Bretons , le jeune marquis de Pontcallec était un sale type doublé d’un contrebandier , tous les autonomistes bretons étaient des collabos des Allemands ( ce qui ne manque pas d’humour lorsque l’on voit la France soutenir les efforts de guerre d’un pays qui a donné des contingents énormes de volontaires à la Waffen SS), les Bretons n’ont eu plus de tués pendant la première guerre mondiale que dans l’imaginaire collectif et l’an dernier , aux Champs Libres à Rennes : les Bretons n’ont de racines celtiques que dans les rêves des indépendantistes .
Face à cette manipulation du pouvoir, il est important de rétablir la vérité historique et le point de vue breton. Avec les armes dont nous disposons.
Mais quels sont les écueils pour traduire l’histoire en bandes dessinées ? Quels angles choisir ?
Et pourquoi, pour la première fois, avoir privilégié l’histoire des Bretons sur l’histoire de Bretagne, soit d’avoir mis notre reine Boudicca - qui n’était pas anglaise comme le laissera vraisemblablement supposer la traduction ou le doublage du film éponyme avec Olga Kurylenko dans le rôle-titre- mais évidemment bretonne !
Samonios / Samain : la fin de l’été et le Nouvel An Celtique
Aujourd’hui, tout un chacun, du moins dans les familles où les liens avec les ancêtres ne sont pas coupés, célèbre la fête de la Toussaint, couplée avec celle des Défunts. Le premier novembre et le lendemain. En Irlande, mais aussi aux Etats-Unis où vit une importante communauté irlandaise, on fête Halloween, une fête revenue en Europe, sous son nom anglais vaguement celtisé. On assiste alors à une débauche d’effets gore et on voit les enfants aller de maison en maison, déguisés en sorcières ou en êtres de l’Autre Monde.
La Toussaint, comme Halloween, sont en réalités d’autres noms, des noms plus récents, de la vieille fête celtique de Samonios en gaulois, Samain en irlandais. C’est d’ailleurs le nom donné encore de nos jours au mois de Novembre dans le calendrier irlandais.
Samain était en réalité la plus importante fête du monde celtique, tant continental qu’insulaire. Son nom signifie « la fin de l’été », soit la fin d’un été qui dure six mois et qui s’échelonne de Beltaine à Samain. La date de la fête n’est pas fixe sur le calendrier grégorien et c’est par convention et parce que depuis des siècles nous avons adopté ce calendrier- ou qu’il nous a été imposé ?- qu’on célèbre la Toussaint/ Halloween le premier et le deux novembre. Jadis la fête avait lieu lors du premier quartier de lune ascendante la plus proche de cette date de convention.
C’était une fête totale, dans le sens où les trois classes de la société celtique- sacerdotes, guerriers et producteurs - y étaient conviés. Conviés avec des guillemets d’usage, car la présence de tous était en réalité une obligation, sous peine de folie.
C’est à ce moment de l’année que s’ouvraient les portes de l’Autre Monde pour laisser passer les banshid , les Femmes de la Paix , les messagères de l’Autre Monde , qui se posaient alors sur des plans d’eau douce , atterrissaient sous forme de cygnes et se débarrassaient de leur parure de plume à peine la surface du lac ou de l’étang touchée .
En Bretagne, nous avons des traces de ces légendes de femmes cygnes, mais le folklore de Samonios/ La Toussaint s’organise largement autour des défunts. C’est pour eux que, jusqu’au début du XXe siècle, on laissait dans l’âtre la kef an Anaon, la bûche des âmes et pour eux que Budoc ou Corentin et Maïvon ou Ninog laissaient sur la table de la ferme une pile de crêpes et une jatte de lait doux ou aigre. C’est pendant cette nuit magique entre toutes que le vaurien Gwilhem Postic rencontra sa mère, sa sœur et sa femme, sous la forme de kannerezed noz, les lavandières de la nuit. C’est encore lors de cette nuit intense que Gab Prunnenec, de Spézet, perdit la prunelle de ses yeux, arrachées par les ongles de morts.
Pour les défunts du clan, à Plougastel , on fait encore tourner le Gwezenn an Anaon, l’ arbre des âmes , chargé de pommes rouges , autour de la fontaine de chaque breuriez .
En Écosse, la Beltaine Fire Society, association culturelle et spirituelle, fait revivre cette fête fondamentale au travers de défilés et de cérémonies d’une esthétique extraordinaire.
Évidemment, en Bretagne, pour le plus grand nombre, Samain c’est aussi la grande fête de l’Ankou, le « roi des morts ».
La conférence évoquera l’histoire celtique, le folklore breton et irlandais et l’actualité de cette fête totale et trifonctionnelle.
Imbolc
Imbolc, littéralement « autour du lavage », est une des quatre vieilles fêtes celtiques calendaires .Au sortir de l’hiver elle voyait nos ancêtres se diriger vers les fontaines sacrées pour se débarrasser de ses scories, se laver et se purifier. C’était une fête où l’eau était l’élément central du rite, une fête dans laquelle les rites licencieux voire orgiaques avaient aussi leur place, comme au cours des Lupercales romaines. Le carnaval médiéval est l’hériter de l’une et de l’autre tradition. Imbolc était aussi la fête de la fécondité et du début du printemps, aux environs du premier février, selon un calendrier luni-solaire. C’était logiquement la fête éponyme de la Deva Brigantia, la Très Haute, dont sainte Brigitte est l’avatar chrétien. Il est donc logique que dans le calendrier chrétien, cette vieille fête celtique corresponde à la sainte Brigitte, de Killdara, forcément, et qu’elle soit célébrée le 2 février. C’est évidemment aussi une fête de résurrection de la nature, au sortir de l’hiver. C’est le moment où les brebis mettent au monde les agneaux et où Arthur, le roi-ours, est apparu en pleine lumière, décollant l’épée magique du rocher. Car Arthur comme son nom l’indique, est un ours avant d’être un homme et un dieu immémorial avant d’être un roi.
L’histoire celtique et mythique, le folklore irlandais et breton et l’actualité de cette fête féminine constitue le sujet et le fil de cette conférence.
Beltaine / Beltan
Sur l’autre versant de l’année celtique, Beltaine, Beltan en breton, soit le « feu de Bel », le « feu du dieu Bel « ou Belen, aux environs du premier mai, est l’autre fête importante et même essentielle. Dans un monde qui privilégie la notion de milieu, de centre, Beltan est à la fois la borne calendaire et temporelle du Milieu de l’année et l’ouverture de la saison lumineuse, soit l’été celtique , qui dure six mois, de Beltan à Samain. L’élément central du rituel est la lumière, sous sa forme ignée : le feu. Comme Samain est une fête trifonctionnelle, comme Imbolc est une fête féminine, celle de la Deva Brigantia, Beltan est la fête sacerdotale par excellence. Le druide y apparaît comme la figure centrale.
Jadis, nos ancêtres de la Celtique libre et indépendante allumaient, représentation de l’Irlande, quatre feux aux Orients et un feu central, projection symbolique des quatre provinces et de la province du milieu. Les clans y faisaient alors passer les troupeaux, pour les protéger des maladies et du mauvais œil pour les douze mois à venir.
Cette tradition s’est perpétuée dans le Bro Gwened, le pays vannetais- une de nos région pétrie d’archaïsmes- jusqu’à l’aube de la première guerre mondiale, celle de 14-18.
Beltaine, comme Samain, était un moment magique de l’année où s’ouvraient les portes de l’Autre Monde pour laisser venir dans le nôtre tous les êtres de l’autre Côté du miroir. Les fairies en Irlande notamment. Pour se protéger d’eux, le végétal ayant une puissance et une symbolique apotropaïque, on disposait dans certaines provinces des rameaux des branches d’arbre aux fenêtres, aux portes et aux margelles des puits. Dans d’autres, on érigeait un arbre dans la cour de la ferme, et on le décorait de rubans multicolores.
Équivalente de la Nuit de Walpurgis germanique, Beltaine était une fête majeure dans une grande partie de l’Europe. Dans le sud de l’Allemagne, région marquée par des influences celtiques on érige le May-Baum, l’arbre de mai, sur la place du village. C’est ce que font toujours les habitants de Locronan, en Cornouaille maritime. Mais combien d’arbres de mai y avait-il en Bretagne sous l’Ancien Régime et avant la Troisième République, qui, de concert avec le haut clergé, s’acharnèrent contre les traditions populaires qualifiées de « superstitions » ?
Dans le Trégor, les jeunes gens escaladaient, jusqu’à la seconde guerre mondiale, le pignon des maisons des jeunes filles convoitées pour accrocher un bouquet de fleurs jaunes comme des soleils sur les souches de cheminées
En pays Vannetais, c’est l’aspect apotropaïque plus que de fécondité et amoureux qui est mis en avant. Dans certains secteurs, aujourd’hui encore, des mains pieuses disposent des rameaux de « mai », jeunes branches de hêtre vert printemps, aux portes et fenêtres.
Lugnasad
Lugnasad, au milieu de l’été, soit au milieu de la période lumineuse qui s’échelonne de Beltan à Samonios / Samain, est aussi une fête de la Lumière. Dans son nom même elle porte celui de Lug, le dieu de la lumière stellaire du panthéon celtique. Elle est avant tout la fête royale et de souveraineté temporelle, dite plus vulgairement, politique. Est-ce un hasard si le seul État d’Europe avec la Belgique, qui porte un nom celtique, la Confédération Helvétique, célèbre justement sa fête nationale à Lugnasad, le premier Août ?
Au-delà, nombreuses sont les fêtes traditionnelles, tant en Bretagne qu’en Irlande, qui se déroulent justement à cette période si essentielle dans le calendrier celtique. C’est l’occasion de multiplier les pèlerinages circulaires, reprenant sur la terre la course apparente du soleil dans le ciel. Quelques exemples ? La Troménie de Locronan, en l’honneur d’un Ronan qui a beaucoup d’attributs du dieu Lug et dont le philosophe Ernest Renan assurait qu’il était plus druide que saint. Mais aussi son équivalent, le pèlerinage de Croagh Patrick en Irlande.
Il semble que lors de cette grande fête la notion de sommet est importante. C’est aux environs de Lugnasad que chaque année, depuis des temps immémoriaux, se déroule la foire aux chevaux du Menez-Bré, la Montagne Sacrée des Trégorrois comme la nommait à juste titre l’écrivain folkloriste Anatole Le Braz. Quant à la Troménie de Locronan, elle fait chaque année l’ascension de la Montagne de Locronan, pour se rapprocher du soleil ? Est-ce un hasard ? N’est-ce pas plutôt la conséquence logique d’un héritage qui associait les sommets à la divinité Lug, sous son aspect de Belen, avant que la nouvelle religion ne les dédie à saint Michel ?
JIGOUREL Thierry : journaliste, écrivain et conférencier, spécialiste de la Bretagne et des pays celtiques.